2021 : Le regard de l’artiviste Guy GABON – INTERVIEW

Question 1 Depuis fin 2019 nous sommes dans une ère nouvelle, avec l’arrivée de la notion de pandémie mondiale qui devient extrêmement réelle. Comment se sent Guy GABON aujourd’hui ?

Comment dans ce contexte de pandémie peut-on mener une bonne vie aujourd’hui sans une santé bonne ? Cette pandémie m’a ramené à « l’essentiel ». 

Quand cette catastrophe sans précédent s’est abattue sur notre planète. Elle a mis en lumière le mal être physique , mental et social de nos sociétés mondialisées. Car nos corps sont épuisés par le rouleau compresseur d’un système économique et social mondialisé, inégalitaire, structuré par l’exploitation du vivant, capitaliste, patriarcal qui les malmène, écrase les plus faibles, fragilise notre santé, affaiblit notre immunité et nous rend vulnérables et dépendants de lobbies pharmaceutiques et de multinationales qui nous empoisonnent et nous tuent à petit feu… Pour que mon corps subsiste et résiste à cette pandémie et peut-être bien à celles à venir, pour survivre, je suis allée puiser dans mon identité-racine, celle qui me vient de la nature , de la terre . C’est mains dans la terre, ventre contre terre que la mémoire m’est revenue … les femmes de ma lignée ces gardiennes du vivant, des savoirs source m’ont rappelé les gestes , les postures, les savoirs pour prendre soin de notre corps .

C’est de ce vécu que mon besoin de poser un acte artistique poétique et politique est né.

Je l’ai nommé ATOUMO RIMED RAZIE AN DRIV. 

Il vise à proposer aux publics de porter un autre regard sur nos plantes médicinales ancestrales et nos passeurs de savoirs et de mémoire. Cet acte artistique engage le corps physique et le corps politique pour libérer ses savoirs cachés car longtemps interdits, les faire circuler, les mettre à disposition des populations, les partager pour se réapproprier leurs usages dans notre quotidien, pour reconquérir notre souveraineté sanitaire pour ne plus être dépendant d’une monoculture de la santé, car « Pokosyon méyè pasé dÿérison », la prévention vaut mieux que la guérison. Ces « Rimèd Razié » sont notre patrimoine culturel immatériel commun et notre meilleur allié pour se maintenir en bonne santé.

Question 2 : Vous êtes une artiste, une femme, une écologiste, comment jongler entre toutes ces facettes au quotidien et n’est pas trop difficile d’être cette pluralité ?

Je n’ai nul besoin de jongler car j’incarne toutes ces facettes au quotidien . Elles traduisent une vision du monde, la mienne .  Mon chemin est celui d’une femme artiste dans la nature , ancrée dans la terre qui à la façon de Glissant «  Agis dans son lieu et pense avec le monde ». Une femme qui s’élève pour dire non à la prédation , la destruction, la pollution , la contamination du vivant avec pour seule arme son art . Tantôt alerteur , tantôt dénonciateur , tantôt médiateur mon art est résolument poétique et politique.

Question 3 : Revenons sur la notion de féminisme quelques instants. Comment s’exprime une artiste féministe en 2021 ? 

Je l’exprime à travers les actes artistiques que je pose dans mes projets et mes installations . 

YUÉ#SORORITE est une aventure artistique plastique et chorégraphique en collaboration avec deux chorégraphes Myriam SOULANGES et Anne MEYER que nous partageons avec des femmes depuis 2018. En janvier 2021 YUE#SORORITE « LIBERATION » est allé à la rencontre des femmes du centre pénitentiaire en Guyane. En février  YUE#SORORITE O MAS LA a rencontré des femmes empêchées dans leur corps de Carnaval ,  nous avons imaginé des déboulés « SOLO » en mode clandestine dans les quartiers de Pointe à Pitre et des Abymes . Sur chaque territoire, à chaque rencontre, de nouvelles modalités de sororité s’inventent.

Faire sororité pour transmettre et partager nos savoirs.

Un temps pour chacune, pour libérer la parole, loin de tous jugements. Faire alliance contre les stéréotypes, le sexisme ordinaire et l’invisibilisation des femmes dans l’espace public.

NOS SILENCES NE NOUS PROTEGERONT PAS  est une installation, une performance et une vidéo « SILENCIEUSES » pour dénoncer les violences faites aux femmes. Un geste artistique pour rendre hommage aux femmes, leur rendre leur dignité de femme avec pudeur, beauté et féminité.

J’ai rencontré des filles, des mères, des femmes qui avaient vécu des violences aux motifs qu’elles sont nées « femmes ». J’ai été touchée, parfois bouleversée par leurs histoires, révoltées par le silence complice de la société, par la domination d’une société post coloniale construite sur un modèle patriarcal. Elles ont bien voulu me confier leurs histoires et j’ai recueilli leurs témoignages. J’ai été « frappée » en plein cœur par les mots qui parvenaient à mes oreilles.

De là sont nées l’envie, la nécessité et aujourd’hui l’urgence de donner à voir, à entendre, à ressentir au plus profond de chacun de nous ces violences insoutenables faites aux femmes, à leurs corps, à travers le temps et les âges ; ce même corps, cette matrice qui est le berceau de la vie ! 

Lien de la vidéo « SILENCIEUSES » est visible sur les réseaux ! 

« RELIANCE » , 2020- INSTALLATION – CLARK UNIVERSITY ART MUSEUM 

Cette installation est une invitation à suivre le chemin des femmes dans la nature. J’ai commencé ce chemin en tant qu’artiste et je le poursuis comme femme, sœur, pour tisser leurs histoires et leurs expériences comme un patchwork aux mille regards plongés dans les nôtres. Un patchwork à la fois ancré dans la terre et léger comme le vent, qui tient chaud aux cœurs des hommes et des femmes.

Question 4 : Vous avez de nombreux ateliers auprès des jeunes. Est-ce une volonté de transmettre ? sensibiliser ? 

Oui, les interventions artistiques (ateliers, formation, stages…) dans les établissements d’enseignement, de formation  sont pour moi des territoires prépondérants d’exploration pour le devenir de l’humanité.

Je souhaite inscrire mon action dans la lignée des idées de Georges Charpak, prix Nobel de physique, initiateur des projets « Main à la Pâte » pour qui toutes les créativités doivent être englobées dès le plus jeune âge.

J’ambitionne de stimuler, d’éveiller et développer le potentiel créatif et inventif de chacun, pour les conduire à agir de façon durable, responsable et solidaire sur leur environnement en créant des choses nouvelles dans leurs formes et expressions

Question 5 : Parlez-nous de vos actualités du moment sur le territoire. 

Malgré les conditions actuelles dégradées et leurs conséquences sur l’organisation scolaire je poursuis mes interventions artistiques en milieu scolaire à Sainte Rose, Lamentin et Gosier en écho à mon travail de création. 

Projet TRACES EMPREINTES COULEURS  pour découvrir les richesses qu’offre la nature : matière, matériaux, pigments, colorants 

Projet ART NATURE SCULPTURE  pour créer du volume avec les matériaux naturels et dans la nature.

Projet RENDEZ VOUS POETIQUES et ARTS CERAMIQUES pour façonner l’argile à partir des mots de poésie

Projet VOYAGES AUTOUR DU GLOBE au jardin avec des installations qui explore des techniques mixtes
projet TOTEMS et civilisations autour du monde pour découvrir la grande histoire des animaux totems et des hommes

Mon projet artistique et patrimonial RIMED RAZIE AN DRIV en phase écriture et de recherche.

Question 6 : Guy GABON, une artiviste internationale ? Pourriez-vous nous parler de votre présence artistique dans le reste du monde ?

En ces temps incertains, parvenir à exposer est un acte de résistance !  

L’exposition individuelle THE BRIDGE OF BEYOND (L’Autre Bord) – 23 février 2020 – 15 Avril 2021 à la Clark Atlanta University ART MUSEUM dans le cadre d’un programme de résidence d’artistes « Black Optics Residency ».Cette exposition sera accueillie par le Musée Schoelcher partenaire de ce programme en décembre 2021.

L’ exposition collective  Inter| Sectionality: Diaspora Art From The Creole City Feb. 5 – May 31, 2021. À Miami Design District